Il est arrivé uniquement cinq minutes en avance. Un beau costume gris, une cravate rayée lui offraient une certaine élégance. Sa
barbe entretenue et son ventre arrondi étaient les témoins de son âge avancé. La housse d’un ordinateur portable encombrait cet homme qui était venu jusqu’ici dans le seul but de me juger. La
pluie commençait à tomber parcimonieusement, la cloche de l’église du village s’est soudain mise à tinter : il était l’heure.
Les enfants comme tous les matins se sont précipités vers la porte de la classe. En rangs deux par
deux, ils attendaient patiemment mon signal pour entrer dans le couloir. Le sourire aux lèvres mais la peur au ventre, j’appréhendais leur entrée fracassante : ils avaient pris l’habitude
depuis quelques semaines de discuter dans cet endroit de transition entre la cour de récréation et la classe. Mais, ma surprise fut grande de
constater que le calme régnait dans ce petit espace. Certainement un peu timides devant cet homme au physique imposant, les élèves sont entrés dans la classe tels des catholiques dans une église.
Le silence.
Pendant que je regardais le cœur battant les cahiers de liaison de chaque enfant, ces derniers travaillaient avec assiduité sur leur petite fiche quotidienne. Après s’être tous salués, nous avons finalement démarré la journée.
Assis au fond de la classe, l’ordinateur pour seul outil de travail, L’Inspecteur ne semblait même pas faire attention à nous. Les palpitations se sont alors ralenties et la joie d’enseigner avait de nouveau émergé.
Les rituels se sont véritablement passés dans le calme : quel bonheur ! Pas un bruit, pas un mot de travers, tous s’investissaient vraiment dans leur tâche.
Ensuite ? Ce fut tout autre chose…
Ayant deux niveaux à gérer, un des groupes à un moment de la journée se trouve nécessairement en autonomie sur des activités d’entraînement. Ce fut ce matin là le cas des enfants de grande section. Après avoir défini ensemble les objectifs de notre projet en numération, ils avaient pour activité le jeu du damier, jeu qui leur permet d’être à 100 pour 100 indépendants. Bien sûr, qui dit activité ludique dit bavardages. Mais pouvais-je les empêcher totalement de chuchoter ? Je ne crois pas…
Pendant ce temps là, les CP étaient partagés en deux groupes : quatre élèves répondaient de manière autonome à un
questionnaire et les autres avaient les mêmes questions mais sous forme de jeu et avec ma présence. Un brouhaha habituel avait remplacé le silence antérieur. Néanmoins, les enfants étaient tous
motivés par leur tâche, c’est ce qui m’importait.

10h30 est arrivé : l’heure de la récréation. Les écoliers étaient impatients de se défouler sous le ciel gris de la Normandie. Fatiguée mais sereine que cette épreuve soit finalement
passée, j’allais maintenant subir l’entretien avec mon supérieur. Face à face dans la salle des maîtres, nous avons passé plus de deux heures à analyser ce qui venait de se dérouler.
Contrairement à ce que j’avais pu imaginer, ce ne fut pas une critique permanente, mais plutôt un moment très formateur. Loin de dénigrer mon travail, il a reconnu mon professionnalisme et mon
investissement et m’a offert des pistes de réflexion pour devenir encore meilleure ! J’étais véritablement soulagée.
Je n’aurai ma note que dans quelques semaines. Mais au jour d’aujourd’hui je ne m’angoisse pas vraiment. Il a reconnu que je travaillais bien et c’est ce qui compte à mes yeux. Ma vie personnelle est déjà un échec, j’espérais que ma vie professionnelle soit différente. Je suis rassurée… Je ne suis peut-être pas une bonne compagne, mais il semblerait que je sois une bonne enseignante… Ca me donne du baume au cœur et le courage de croire que ma vie n’est pas tout à fait sans importance…




Il y a encore quelques semaines, j’avouais aimer mon travail plus que tout.
Il faut alors penser à la conception d’un jeu ludique et pédagogique puis passer à sa réalisation car tout ne peut être acheté. Dans mon école de campagne, le budget est réduit. Après l’achat des cahiers et du petit matériel quotidien, il ne nous reste que peu d’argent. C’est pourquoi il faut être doué de ses mains et concevoir nous même les jeux ! Cela demande bien évidemment du temps… Être institutrice est une véritable vocation, elle en devient notre identité.
Pourtant, depuis quelques temps, cette volonté de passer mes soirs dans les livres, de construire des projets en mathématiques, en littérature ou en découverte du monde a failli. La lassitude peut-être, l’angoisse d’une future inspection et l’exigence d’un travail remarquable sans doute, mais surtout un malaise général dans ma classe. Mon propre malaise qui allait bientôt devenir celui des enfants. Et ça, je ne le souhaitais pour rien au monde.
Cette année, le maintien d’un calme apaisant, propice au travail, est très difficile à trouver. Les élèves sont particulièrement bavards et de temps à autre agressifs. Lors des ateliers, il n’est pas rare de les prendre en flagrant délit de se taper dessus ! Punir, rouspéter, parfois même crier me devenait insupportable. Ma peur de les rebuter de l’école devenait de plus en plus pesante. Cette idée m’obsédait. Il fallait que je réagisse vite pour le bien de tous.
Alors, un soir, après une journée harassante, je me suis posée quelques heures et seule j’ai médité sur ce qui n’allait pas cette année dans ma classe. Où avais-je dérapé ? Que s’était-il passé ? J’ai commencé à faire des hypothèses et à envisager des solutions. J’en ai ensuite discuté autour de moi, avec mes collègues bien sûr, mais aussi avec mon compagnon qui a plus de recul et qui a su pointer mes erreurs. Ensemble, nous avons construit une démarche pour résoudre ce problème…
Aussitôt dit, aussitôt fait : le lendemain, je mis en place mon stratagème. Plus de fermeté dans mes propos, moins de temps libre pour les élèves puisque source inévitable de bavardages, maintien des jeux pour transmettre des savoirs, plus d’aide individuelle et… un sourire constant sur mon visage pour les mettre en confiance malgré leurs difficultés à entrer dans l’apprentissage de la lecture. 

































A vos plumes...